Quincaillerie

d'une autonomie relative aux Laumes

A propos d'un lieu à dire.

Le lieu parle d'ici, avec les moyens d'ici, mais d'ailleurs aussi bien – comme d'un ailleurs dans l'ici.

Roger Munier

Par lieu nous n'entendons pas seulement le bâtiment ou l'ensemble des espaces qui le composent, mais bien plutôt l'accord, la vibration entre le bâtiment lui-même et l'habiter qui s'y propose.

Parler ou taire le lieu…?

Le lieu lorsqu'il apparaît, est bien ce qui nous parle, mais le plus souvent c'est d'une voix étouffée, hésitant à hausser le ton, à se détacher du paysage d'où il émerge tant celui-ci fait partie intégrante du lieu lui-même. Peinant à rejoindre la clairière d'une intelligibilité, cette voix lointaine, indéchiffrable - est-ce la voix du lieu ou celle, éraillée, des habitants, est-ce une fragilité inhérente à l'hésitation, à la maladresse des commencements, inapte à faire émerger une voix vers le dehors – cette voix donc, est pour ainsi dire enfouie, terrée à la lisère du monde, sous le murmure affolé du temps; et si le bruit environnant, la rumeur des entours se font trop insistants ou présents, cherchant à dire le lieu lui-même, à le circonscrire, ils risquent de couvrir sa voix, d'empêcher qu'elle ne nous rejoigne et partant nous le révèle.

Le lieu, dès l'instant où il s'adresse à nous, est aussi ce qui potentiellement s'offre au regard mais que l'on peine à voir, il est recouvert d'une opacité qu'il convient d'éprouver, qui invite à demeurer dans le trouble de la perception plus qu'il n'incite à reconnaître.

Se tenir au plus près de l'opacité du lieu.

Et si l'épreuve du lieu est à même de décloisonner nos modes d'existence, nous n'attendons pas qu'il compose ses propres modèles d'institution mais bien plutôt qu'il s'invente au travers de cette opacité en tant que puissance destituante en force susceptible de défaire les logiques d'assignation et de chosification comme seules possibilités de vie qui nous seraient aujourd'hui proposées. Si le lieu invite à échafauder de nouvelles formes de vie et/ou modalités d'occupation des territoires – maisons, collectifs, fabriques et autres jachères… c'est à une part d'indécision, une absence d'intentionnalité confinant à ce qui peut-être qualifié de sans-projet que nous voulons prêter l'oreille imaginant alors que des harmoniques insoupçonnées puissent entrer en résonance dans un polyphonie qui deviendra la tonalité même du lieu.

Programmatique du sans-projet

C'est dans une logique d'autonomisation des gestes et des modalités de présence, à l'articulation complexe du social (une absolue nécessité de prendre soin des entours autant que du lieu lui-même), du champ artistique ( perméabilité, contamination entre le lieu et les pratiques), et du politique ( réseaux, possibles alliances entre les lieux, modalité d'être ensemble et déprise de soi) que nous séjournons, dans une certaine éthique du tâtonnement en espérant que les différents champs s'interpénètrent pour former le socle d'un vivre ensemble flou.

Un lieu n'est t-il pas toujours traversé par d'autres lieux, d'autres tentatives, sans cesse à la recherche de lui-même. Il nécessite que l'on en fasse l'expérience concrète pour apparaitre.

Mais cela ne suffit pas.

Il faut le déserter.

Se décoller du lieu lui-même.

C'est donc à une praxis que nous sommes invités pour faire l'apprentissage du lieu. Expérience du proche et du lointain. Et quels outils vont-ils participer de cette mise en œuvre pour que la juste articulation advienne ?

En premier lieu ce sont les habitants qui façonnent le paysage et participent de l'invention d'un quotidien, à condition qu'il soit orné autrement dit à même d'inventer ses propres ponctuations, aires de séjour et temporalités pour devenir un coutumier; dans la multitude des signes et des chemins aperçus, chacun trace une ligne singulière, imprime un rythme propre au lieu. Peu à peu se tisse une toile complexe, ramifiée, ouverte, qui parvient à faire réseau de l'intérieur du lieu lui-même.

Penser le lieu comme un organisme vivant.

Avant même qu'il ne soit défini, apparu, il paraît nécessaire de mettre en place certaines modalités, suffisamment élastiques, qui maintiennent à la fois l'exigence de pensée, la visée politique et le possible mouvement d'émergence, ininterrompu, du lieu - de la même manière que des opérateurs logiques, instances de travail, micro-structures, groupes, à l'intérieur d'institutions permettent que se maintienne une pensée en mouvement. Et quels outils décrocher, aiguiser alors pour ne pas être trop proches et recouverts, littéralement absorbés par le lieu, maintenir la juste distance - critique - et dans l'arrachement, le lointain séjour, ne pas perdre la proximité d'avec le lieu.

Nous disposons d'outils de réflexion partagés appelés conseils :

Le conseil de proximité concerne les membres amis et habitants de la quincaillerie présents sur le site; il s'agit de réfléchir in situ aux besoins immédiats, aux orientations de fonctionnement de la structure, de mettre le partage des idées à l'épreuve de la réalité concrète.

Le conseil du dehors concerne les structures amies, collectifs et/ou présences isolées au dehors; il prend simplement la forme d'un outil de médiation, d'une courroie de transmission à distance qui permet à la fois d'informer des projets en cours et de recueillir les idées, perspectives et modalités de fonctionnement à venir...

Le conseil de quartier concerne la vie du quartier et des entours immédiats. Il nous apparaît essentiel, dès la naissance du lieu, de sensibiliser les habitants proches aux questions du moment, d'envisager la mémoire dont ils sont les garants, mais aussi de les informer des perspectives et du mode d'occupation envisagé par les habitants de la Quincaillerie.

Les conseils sont toujours l'occasion d'une retranscription écrite et d'une mise en circulation.

Outil essentiel à ce jour, le journal de la quincaillerie fait l'objet d'une parution trimestrielle. Il s'agit également d'un support pour penser le lieu, qui soit en mesure de témoigner à la fois des gestes accomplis, du rythme des jours et des rencontres occasionnées…Mais nous imaginons que ce journal puisse être ouvert à une extériorité et accueillir d'autres présences que les seuls habitants ou témoins du lieu…… le fait d'écrire depuis la Quincaillerie, à travers le prisme du lieu lui-même peut-il permettre un mouvement d'ouverture et de perméabilité avec le dehors…? Est-il possible d'écrire pour le journal sans connaissance du lieu lui-même…? Il s'agit de créer une surface suffisamment hétérogène pour accueillir des présences (encore) étrangères au lieu…

Le tableau du jour est composé d'une phrase extraite d'ouvrages les plus divers; ornement qui selon les cas fait écho à certains aspects rencontrés à même le quotidien du moment, à certaines dispositions, ou qui, au contraire, se révèle être en mesure de donner une tonalité au séjour… il a également pour fonction de lier entre elles les différentes perspectives à court terme, en décrivant les chantiers à venir, les tentatives et autres projets immédiats. Dans le meilleur des cas le tableau devrait permettre de construire chaque jour une situation nouvelle, une fiction du quotidien à partir de ses aspects les plus concrets; or son caractère contradictoire est tel qu'il faut parfois une journée entière pour construire le tableau lui-même.

Enfin Le RIQQ (réunion incertaine du quotidien de la quincaillerie) est une réunion quotidienne, d'inspiration Labordienne (cf le RAIL – Réunion d'animation et d'information Labordienne, mais nous pourrions tout aussi bien penser au SCAJ - sous commission animation de la journée) Le Riqq est à la fois prolongement, lecture et commentaire du tableau ou de la feuille de jour… il est un outil pour une reconnaissance mutuelle des positions et détours de chacun… il est tout à fait possible de ne pas être présent à cette réunion et il est encore plus probable qu'elle n'ait pas lieu régulièrement. Le Riqq a lieu ou il n'a pas lieu c'est en cela même qu'il est incertain…

A travers ces différents outils et leur réinvention permanente, le questionnement sur leur légitimité même, c'est une extériorité au lieu que nous cherchons, associée à la possibilité toujours ouverte de la rencontre, qui « en toute situation humaine, est le moment de réalité.» 

Les lieux : entre extériorité et altérité

A la fois les lieux dans leur possibilité de surgissement, leur apparition à l'intérieur d'un paysage déjà constitué, construit, avec ses propres règles et ses propres alliances, ses qualités ou potentialités en terme de réseaux, en même temps que ses logiques propres de cloisonnement, ces lieux donc, à la fois inscrits et se détachant tel que nous imaginons qu'il pourraient être investis pour exister à nouveau sont porteurs d'une extériorité qui tour à tour se constate ou se cherche. Littéralement ils surgissent au dehors, forment un dehors qui invite et inquiète. Mais ce n'est qu'à la condition de cette relation avec un dehors hétérogène qu'ils vont être à l'origine d'une altérité qui elle est à construire à chaque tournant de la vie quotidienne.

A propos des rencontres à venir, il conviendra de penser avant tout une forme de distinctivité ente les lieux pour éviter toute logique de superposition ou de dérive identificatoire, de crispation sur des modèles institués; des lieux suffisamment distincts pour pouvoir passer de l'un à l'autre. Dans cette perspective d'une altérité à construire et pratiquer à distance, quels seront les outils communs, quels opérateurs et modalités de présence pourront-ils circuler entre les lieux pour participer, indistinctement, du devenir de leurs alliances ?

Entre ville et campagne entre mémoire industrielle et ruralité ce lieu-ci, LA QUINCAILLERIE autorise à demeurer entre les lieux, à voyager de seuils en seuils.

Dire le lieu en tant qu'il est empreint d'une désolation inscrite, profonde, et possède paradoxalement une capacité de résistance, une tenue extrême, une dimension d'infaillibilité qui lui permet de traverser ou de siéger sur les ruines du temps amoncelé autant que sur les siennes propres. Les entours perçus soudain comme un désert et la crainte que le lieu ne soit atteint par cette désertion comme par quelque phénomène irréversible. Une campagne hallucinée où les ombres vacillent et les épouvantails ricanent à gorge déployée. Le soir c'est la logique du terrain vague qui soudain nous revient et la nécessité de laisser les choses en suspens, suffisamment floues et propices à l'errance pour que les conditions d'un habiter puissent se recommencer «sans nous lasser»… jusqu'à quel point nous faut-il être étrangers au lieu, étrangers à nous mêmes, aux raisons ou absences de raison(s) pour lesquelles nous sommes ici… de telle sorte que nous puissions créer les conditions vraies d'une hospitalité en devenir. Il s'agira de renverser les hypothèses pour qu'adviennent les présences les plus (in)attendues…