Chaînes
de HENRI MICHAUX

Chaînes
de HENRI MICHAUX

Mise en scène
Alexis FORESTIER

Lumières
Vincent PAOLI

Avec
Bruno FORGET
Pierre GERBAUX
Laurent JACQUET
Cécile SAINT-PAUL

Co-réalisation
Le Fou dans la Chaloupe/Cie Les Endimanchés
103, rue Didot – 75014 Paris

 

 

 

Toute situation est dépendance et centaines de dépendances. Il serait inouï qu’il en résultât une satisfaction sans ombre ou qu’un homme pût, si actif fût-il, les combattre toutes efficacement dans la réalité.
Une des choses à faire : l’exorcisme.
L’exorcisme, réaction en force, en attaque de bélier, est le véritable poème du prisonnier.

(Henri Michaux, préface de Epreuves, exorcismes)

 

La pièce Chaînes, en invoquant la violence qu’appelle un système relationnel aliéné a valeur d’exorcisme au sens de Henri Michaux et rejoint ce qui constitue à nos yeux une fonction essentielle du théâtre : le pouvoir de transformer les données immédiates de la réalité, de permettre à nos refoulements et nos désirs inconscients de trouver un lieu d’émergence.

Aux questions de l’aliénation, de la brutalité du quotidien, de la lutte contre une souveraineté des usages sociaux, elle offre une réponse en forme d’ouverture.

La révolte tardive et précipitée du jeune homme, sa vision soudaine d’un autre monde possible façonnent un théâtre où la prise de conscience constitue l’élément fondamental et politique.

 

La scène représente à gauche la maison de la jeune fille (…)
À droite, vis-à-vis, la maison du jeune homme (…)
Le jeune homme se trouve attaché dans la pièce du rez-de-chaussée de sa maison.

 

Le jeune homme doit son enfermement à l’emprise exercée par son milieu, à la domination physique et morale de son environnement familial.
Il tombe en arrêt devant la jeune fille, qui, contrairement à lui, semble ne plus avoir d’attaches. Elle lui révèle qu’il est dans l’usage de battre ses parents et qu’il lui est possible d’accéder à une forme d’indépendance par l’emploi de la force, par une violence infligée aux membres de sa famille.

La conscience du jeune homme comme appareil de contrôle le retenant à ses chaînes, sclérosant son désir amoureux, est ainsi mise à l’épreuve. La mise au jour de ce conflit intérieur, l’ardeur et le pouvoir de séduction de la jeune fille lui permettent enfin de battre son père et d’échapper à son cadenassage.
La soumission à l’environnement familial, à ses influences et contraintes apparaît à plusieurs reprises dans l’œuvre de Henri Michaux comme la première étape évidente et inéluctable de notre « appartenance au monde ».
La faculté d’adaptation à l’entourage proche se faisant naturellement, notre aliénation a tout lieu de suivre son cours une fois cette étape franchie ; tout, est fait pour empêcher l’individu d’accéder à la liberté. Le jeune homme par miracle, parvient à rompre cet enchaînement.

Ce passage, cet éveil d’une nouvelle conscience sont liés dans la pièce à la notion d’espace ; la zone finie, circonscrite dans laquelle se tient le jeune homme voit peu à peu ses limites s’effacer.

Nous chercherons à maintenir le spectateur en tension par un principe de « séparation des éléments » ; l’espace scénique sera partagé entre l’élément dramaturgique à proprement parler et des composantes autonomes auxquelles nous donnerons un statut de commentaire parallèle.

La pièce met en scène deux types de conflits : un conflit passionnel (ou de séduction) entre les jeunes gens et leurs conflits familiaux respectifs.

Ce qui fonde le jeu, la relation entre la jeune fille et le jeune homme est lié à la présence de leurs familles reléguées à l’arrière-plan de l’action et physiquement occultées. Les didascalies des l’auteur renforcent cette proximité oppressante en indiquant les bruits de gifles, les cris, les râles d’agonie et autres manifestations brutales pratiquées dans la maison de la jeune fille.

C’est une représentation de cette violence sourde, de cette présence à la périphérie du texte que nous souhaitons intégrer à notre mise en scène.

Notre projet consiste en l’élaboration d’un système combinatoire entre le jeu des acteurs, des éléments sonores et un dispositif qui représenterait, ponctuellement, par des ombres projetées, les vies retenues à l’intérieur des maisons de chacun des deux protagonistes. Nous tenterons par la confrontation de ces différents éléments de restituer, exacerbés, les états de tension contenus dans le texte.

Le plateau, nu de pendrillons, est délimité en trois zones :

Au premier plan se trouve l’espace où évoluent les deux figures ou personnages, la zone de jeu proprement dite. Délimitant un couloir à l’avant-scène, elle représente un lieu provisoire, un lieu de passage où se rencontrent les deux protagonistes.

Derrière cette zone, de part et d’autre de la scène, sont disposés deux châssis tendus de toile blanche, légèrement tournés vers le centre de manière asymétrique et donnant l’illusion d’une perspective. Ils représentent de manière abstraite les maisons de chacun des personnages.

En retrait des panneaux encore, vers le lointain, est tendu un fil, de cour à jardin. Les comédiens ne franchiront cette “ligne d’horizon“ qu’au terme de la pièce.

Derrière chaque panneau sont installés, sur une estrade, des acteurs-manipulateurs et des formes humaines (mannequins).
Éclairées depuis le lointain, ces combinaisons anthropomorphes apparaîtront en ombre sur les panneaux et donneront à voir une représentation schématique de la brutalité des rapports familiaux.
Ces apparitions sur écran seront ponctuelles et de courte durée. Les comédiens, en exécutant des gestes lents et minimalistes, chorégraphiés, auront la possibilité d’évoluer autour des silhouettes, de les manipuler ou encore de leur faire subir de mauvais traitements dans de soudains et brefs accès de brutalité. D’une séquence à l’autre, les personnages apparaîtront dans des postures différentes, dans des situations relationnelles différentes.
Ces silhouettes, assujetties à l’étroitesse du cadre accentueront par une plastique du mouvement répétitive, obsessionnelle, l’idée d’aliénation et d’enfermement.

Elles s’opposent aux deux jeunes gens, êtres mobiles et fragiles encore susceptibles de se libérer de leurs entraves.
Les deux contextes familiaux ainsi représentés fonctionnent de manière identique, néanmoins la perception des deux personnages diffère ; le jeune homme est maintenu – ou se maintient – dans l’ignorance ; l’usage en vigueur dans sa famille se révèle être le même que celui pratiqué chez la jeune fille.
Aussi montrerons-nous dans chacune des maisons des pratiques similaires : les mêmes séries de gestes, de manipulations seront reproduites, en décalage, d’un écran à l’autre et viendront renforcer l’impression d’isolement du jeune homme.

Par ce système, le spectateur verra s’organiser en arrière-plan de l’action une représentation des images en train de s’imprimer dans la conscience du jeune homme.

Les représentations d’ombres, à la manière de courtes apparitions interviennent indépendamment du jeu des acteurs. L’un et l’autre plan fonctionnent apparemment de manière autonome dans le temps et dans l’espace.

La création sonore est à la jonction de ces deux éléments. Composée essentiellement de bruits humains, de râles, de coups frappés que l’on imagine venant des maisons des jeunes gens, elle contribue à rendre cet arrière-plan présent aux deux personnages.

Notre intention n’est pas de restituer fidèlement les bruits de bagarres ou de disputes, mais plutôt d’organiser une structure rythmique répétitive évoquant une idée de souffrance omniprésente, de violence insidieuse interrompue parfois ou accompagnée par quelques mesures musicales. Ces incursions sonores accompagneront – en anticipant sur elles ou en se continuant après elles – les entrées et sorties de la jeune fille et auront pour rôle d’agir émotionnellement sur le jeune homme. Elles n’interviendront jamais brutalement mais procéderont par crescendos et glisseront vers des sommets d’intensité et de violence.